La première chose qu’on regarde – Grégoire Delacourt – JC Lattès

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Voici le dernier roman de notre cher Grégoire. Je l’ai attendu avec impatience et puis un jour, il est arrivé, tout emballé dans ma boîte aux lettre. Le roman, pas Grégoire.

Comme à mon habitude, je fais tournoyer l’objet livre entre mes mains, mes yeux se posent ici et là, et puis vint alors cette envie incontrôlable de me nourrir des mots, des phrases. Me plonger dans ce roman qui m’interpelle. Comment Scarlett Johansson (actrice adorée de mon fils aîné) et Arthur Dreyfuss (un instant j’ai cru qu’il s’agissait de ce jeune auteur du « Livre qui rend heureux » http://aposterioriapriori.hautetfort.com/search/arthur%20dreyfus) peuvent se rencontrer en septembre 2010 ?

Confortablement installée dans mon canapé, les rayons de soleil me caressent et me réchauffent à travers mes grandes fenêtres. Une bouteille d’eau, un critérium et ce troisième roman de Grégoire. Je tourne quatre feuilles, et commence alors le premier chapitre en page 11. Mon visage se crispe, mon corps se raidit. Le début commence mal. La plume de Grégoire est toujours aussi vive, rugueuse, alerte, la syntaxe y est quelque peu plus étoffée que précédemment, mais, mais je n’aime pas du tout cet Arthur. Il aime les gros seins, les fortes poitrines, dédaigne les petites poitrines. Merde alors ! C’est beau aussi une femme avec une poitrine menue, non mais !!!

Ne te laisse pas aller Bérangère, ne sois pas en colère. Il s’agit d’un roman après tout. Oui, certes mais quand même. Les mots sont crus, les formes ne sont pas mises pour décrire justement ces formes généreuses.

Au fil des pages, la lectrice que je suis oublie ces quelques premières pages, ode aux poitrines généreuses, et se laisse porter par Arthur, PP, Scarlett et Jeanine. Un bled paumé, des personnages paumés, mais moi je ne le suis pas (paumée). Au contraire, je me transforme en buveuse d’encre. Je suis aspirée par les mots, les personnages, les lieux, les émotions. Je suis là, avec eux, mais eux ne me voient pas. Est-ce cela la magie d’un roman ? Est-ce cela le talent d’un auteur ?

Arthur et Scarlett vont vivre quelques jours ensemble, dans une maisonnette en retrait du village. Scarlett, loin de sa vie sous les paillettes, sous les feux des projecteurs, Arthur poursuit son boulot chez PP, garagiste. Ensemble, ils vont partager des moments authentiques. Leurs vies respectives vont s’imbriquer l’une à l’autre. L’occasion pour Arthur de retourner voir sa mère, internée malgrè jeune âge, suite à plusieurs drames. Quelques jours d’une vie hors du temps où tout est bonheur, magie et sérénité. Des journées où elle va se sentir « Elle », heureuse et vivante. Mais comme dans tout conte de fée, des éléments perturbateurs viennent ici et là crier leur existence. De cela, je vous laisse le soin de le découvrir.

Ce troisième roman est dans un registre tout autre que « La liste de mes envies » qui a connu un vif succès l’année dernière, et encore cette année par une adaptation théâtrale. On y retrouve un Grégoire toujours aussi doué de la plume, de la bonne formule, de la mise en mots d’images percutantes. Le style y est plus soutenu, la quête plus profonde. Les personnages sont aussi atypiques que notre Jocelyne, mais certains sont plus torturés. Le mensonge rôde aussi au fil des deux cent soixante quatre pages. De découvertes en pleurs, de peines en rires, d’angoisses en incertitudes, Grégoire nous mène. Et puis, comme toujours, l’amour est là, les âmes se dévoilent et se révèlent au grand jour.

Un très beau roman qui confirme (même si on le savait déjà) le talent de ce jeune publiciste qui pris la plume un jour, pour nous livrer « L’écrivain de famille », et « La liste de mes envies ». http://aposterioriapriori.hautetfort.com/archive/2012/03/25/titre-de-la-note.html

Une question à Grégoire « Etes vous un fanatique de Scarlett ? »

Quelques extraits 

  • Le sucre fait grossir et  fondre la douleur. (p20)
  • Il toussa encore un peu, histoire de gagner du temps, de rassembler ses mots, puis de les assembler en une jolie phrase, comme le  poète. Mais l’âme du garagiste l’emporta. Vous….vous êtes en panne ? demanda-t-il. (p33)
  • Une vague de tristesse reflua, qui fit frissonner Arthur Dreyfuss. Il savait bien de quoi parlait PP. L’impossible. Ce rêve. Le  mythe de la pute, que tous les hommes du monde convoitent et qui le choisit soudain, lui celle qui renonce à tous les autres : trois milliards et demi au bas mot. Grace Kelly avait préféré le prince Rainier au comte Oleg Cassini, à Jack Kennedy (le couturier), à Bing Crosby, à Cary Grant, à Jean-Pierre Aumont, à Clark Gable, à Frank Sinatra, à Tony Curtis, à David Niven, à Ricardo Boccelli, à Anthonny Havelock-Allan, a tant d’autres ; elle avait fait du débonnaire Rainier un type différent un type unique au monde. Elle en avait fait un dieu. (p59)
  • Elle vivait un méchant conte de fées où l’on ne sait plus qui trompe qui du corps ou du désir et qu’au matin, dans ce genre de cruauté, les princes n’ont pas le génie du baiser qui ressuscite, qui ramène la paix, l’envie de vivre et la douceur des choses. Ce sont des matins de tristesse et de solitude. Des matins de douleur. Des matins féroces. Il faut beaucoup de temps aux princesses blessées. (p73)
  • Dis quelque chose. parle. S’il te plaît. Je t’en prie. Ouvre-la. Elle suppliait. Dégueule. Dégueule si tu veux. Vomis-moi si tu veux. Mais ne me laisse pas là. Pas dans le silence maman. On se noie dans le  silence. Tu le sais bien. Dis -moi que ce n’est pas ce que tu me demandes. Dis-moi que je suis toujours ta fille. Le silence possède la violence des mots. (p98)
  • Les doigts d’Arthur, dont la pulpe est étonnamment douce malgré les outils et les moteurs, essuient les larmes de la plus belle fille du monde ; ses doigts tremblent. Pourquoi le bonheur c’est toujours triste ? demande-t-il. (p155)
  • Arthur eut un léger vertige : au-delà du corps prodigieux, Elle était faite des mots qui boulevversent, ces petites chairs impondérables qui sont le poids même des choses. Frémissement/Vent/Univers/Incertaine douleur/Tendresse/Aube. (p200)
  • Elle rouvrit les yeux. Et puis je t’ai vu Arthur, avec cette petite fille, et j’ai voulu ton regard, ce regard-là sur moi, et tu me l’as donné à chaque minute, chaque seconde de ces six derniers jours, et je t’en remercie. Parce que pour la première fois de ma vie je me suis sentie moi. Je me suis sentie heureuse et vivante et tellement propre dans tes yeux. Tellement propre. Tout était si simple, tout allait être si simple enfin. Mais c’est si douloureux maintenant. Je suis si triste. (p229)