… de son attention intérieure, de ses réflexions

Un mois plein que je suis dans ma chambre, la 225, celle qui donne sur le jardin, celle qui est le seul témoin de mes chagrins, de mes pleurs, de mes colères, de mes incompréhensions… Mais aussi celle qui est le témoin de mon changement, de mon avancée, de mon retour à la vie.

Le monde de la psychiatrie m’était jusqu’alors inconnu. Inconnu en qualité de patiente. Je le connaissais un peu il faut se l’avouer : une tante qui a fréquenté ce type d’établissement, une psychothérapie au décès de mon père, une psychothérapie quand j’ai douté de mes capacités à réussir mon concours de professeur des écoles. Mon expérience s’arrêtait là.

Là, tout est différent. Je suis patiente. Je suis je ne sais pas qui. J’ai honte. Je suis en colère après moi. Je veux mourir. Je veux partir ailleurs. Je ne veux plus rien. Je me hais : intérieurement et extérieurement. Je ne vaux rien. Je n’y arriverai jamais. Je pleure des litres de larmes : matin, midi et soir. Je fais semblant. Faire semblant. C’est tout moi. Mentir et se mentir. Intérioriser. Ne pas verbaliser. Garder secret. Aucun coupable à part moi. Voilà, mes pensées durant les deux premières semaines, à peu près.

Et puis, un matin (je ne sais plus lequel, je ne l’ai pas noté dans mes carnets), cette force qui vient, qui coule en moi, qui tape à la porte de mon moi “Bérangère, tu n’as pas le droit de fuir, regarde la vérité en face, déshabille-toi, mets toi à nue, et apprends à te vêtir autrement”. Depuis ce jour, je continue quand même à faire semblant devant les autres, mais pas devant le psychiatre : lui, je ne peux pas lui mentir, lui je ne peux rien lui cacher. Il devine tout, il me connaît sûrement mieux que moi, il est pertinent, il me fait mal par moment par ses mots, il me rassure aussi, mais il me permet de me dévêtir doucement pour larguer toutes mes douleurs, toutes mes culpabilités, et enfin oser me regarder.

Se regarder c’est commencer par se tenir droite face à un miroir, et poser un regard sur sa personne physique. Exercice que me demandera de faire la psychologue pour que je m’accepte, pour que je me regarde enfin sans fuite. L’exercice est quotidien, douloureux. Je n’y arrive pas. Ce corps je ne peux le voir, et pourtant au fil des jours je vais me lier à lui. Je vais le couvrir de crème pour deviner sous mes mains tous mes membres et accepter mon schéma corporel. Je vais, de jour en jour, accepter de laisser tomber le fond de teint, les attrape-couillons cosmétiques pour me contenter d’un rouge à lèvres et d’un coup de mascara. Non, je ne suis pas dans l’apparence, simplement dans l’acceptation de moi, de ce visage qui se creuse mais qui retrouve un sourire, ce corps qui élimine la graisse et qui fait place aux muscles. Corinne, la coach sportive, révèlera en moi une capacité à progresser chaque jour, à aller au-delà de mes limites, à souffrir pour mon bien-être, mais surtout à me découvrir.

Intérieurement, je ne peux verbaliser mais j’écris et je m’avoue mes manquements, mes mauvais choix, je me pose mille et une questions, je ne me trouve aucun prétexte. Les autres ont raison : je ne vaux pas grand chose. Et puis, non. Je suis certes responsable de ma vie, de ce que j’en ai fait ou pas, mais des fonctionnements, des schèmes de pensées s’expliquent aussi par l’enfance, mon parcours de vie, la perte de mon père, ma place dans la famille. Je n’en veux à personne. Mère et père ont fait ce qu’ils ont pensé bon de faire. Mais voilà, je dois me détacher de cette mère que j’admire, que je crains et pour qui je veux être parfaite. Mes soeurs sont parfaites pas moi. Déculpabiliser, tuer la mère. Voilà mon travail. Me laver de cette image d’enfant. Je fais ma crise des 18 mois, me dira la psychologue. Ca peut faire rire, mais c’est douloureux, je vous assure.

La douleur de la mère, puis la douleur de ne pas être la soeur ni côté mère, ni côté père. N’être rien. La douleur de ne pas être une bonne maman pour mes cinq enfants. La douleur de ne pas savoir garder un homme. La douleur d’être rejetée par celui que je pensais être l’homme de ma vie. La douleur de ne rien réussir. Ah si, j’ai réussi mon concours de professeur des écoles en étant seule avec quatre enfants à l’époque et en passant des nuits blanches. La douleur de ne pas gérer un budget. La douleur de ne pas être aimée. Voilà j’ai réussi à vomir tout cela. Les douleurs sont vomies, elles s’étalent sur le sol de ma chambre et je pleure, et je veux mourir encore une fois.

Putain de douleurs. Elles ne sont pas physiques. Elles sont psychiques. Elles se transforment pourtant en douleurs physiques : nausée, yeux éclatés par les pleurs, tremblements, perte de la raison. Hurler. Faire du sport pour se défouler. Et se laver, passer de longues minutes sous la douche. Toucher ce corps, effacer les traces de larmes, se regarder et se dire qu’il fait froid quand on se met à nu. Se parler devant le miroir. Regretter Stéphane. Regretter de s’être mariée. Regretter d’avoir des enfants car ils souffrent et ils n’ont rien demandé. Ne pas reproduire le même schéma avec eux. Regretter de ne pas donner l’image attendue. Regretter de ne pas oser. Regretter tout simplement. Puis, demander de l’aide, enfin j’ose.

Alors oui au bout d’un mois ici je peux mettre des mots sur tout cela, je peux donc commencer à avancer, à me vêtir de nouveaux vêtements. Je peux me regarder enfin, je peux m’excuser auprès de ceux que je fais souffrir mais pas auprès de Lui. Lui n’aura plus rien de moi pour le moment. Ma haine peut-être. Je pensais avoir trouvé l’Homme, celui qui est capable de vous dire que non il faut pas agir ainsi, celui qui est capable de vous plaquer contre un mur pour vous dire de ne pas partir car tu vas droit dans le mur, celui qui est capable de comprendre et de respecter, celui qui est capable de dire toutes les vérités. Pas celui qui fuit, qui se dit être trop gentil, qui parle depuis des mois de son manque de confiance à autrui mais pas à sa femme, pas celui qui se cache, pas celui qui fait semblant.

Ce mois a été l’ascension non pas du Mont Blanc, mais d’une grande montagne : la mienne. Ce mois-ci a été la découverte de l’amitié dans son plus simple appareil avec Thomas, Sophie, Mathilde, Béatrice, Svéta, Nathalie, Stéphane, Katia, Corinne A, Florence, William… Des gens qui dans l’ombre m’aident, des gens qui viennent me voir chaque jour. Des gens qui ne sont pas dans le jugement.

Nous sommes mi-octobre, 2018, je commence à poser les fondations de mon nouveau moi, de ma nouvelle vie.

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