… de cette aventure humaine, ou pas, à l’aube de sa sortie

L’aventure de l’hospitalisation en clinique touche à sa fin. Il va me falloir quitter cet établissement, dire adieu à certains, dire au-revoir à d’autres. Mais tout cela je ne le sais pas encore puisque l’annonce ne m’est pas encore faîte, mais je ne veux pas passer mon anniversaire ici, ça je le sais.

Novembre 2018 : déjà, à peine. 7 semaines que je suis ici. 7 semaines de routine. 7 semaines de hauts et de bas. 7 semaines de sport soit 49 jours, soit 98 heures. 21 consultations psychiatriques, 7 consultations psychologiques, 49 jours d’hospitalisation à raison de 7 médicaments par jour, soit 343 dragées roses de princesse ingurgitées pour que mon état s’améliore, parait-il. 60 visites, dont 49 journalières. 1 470 cigarettes consommées. 3 tailles de vêtements en moins pour 6 kilos de perdus. 90 filets de cabillaud mâchés et avalés, des kilos d’haricots verts et des kilos de pain dur pour kiki, le cheval de Thomas. 300 cafés bus. Bref, une kyrielle de nombre de… mais j’en suis où ?

Toujours le sentiment de ne pas avancer, d’être fragile intérieurement. Je suis un vase brisé à terre. Les morceaux sont là, jonchant le sol, je ne sais qu’en faire. Le puzzle est trop complexe. Un sentiment de rechute aussi. Devoir affronter toutes les problématiques liées à cet uppercut du 11 septembre, mais seule. Lui a pris la fuite, sa fuite. Je dois prendre soin de moi, reprendre du poil de la bête, recoller ces morceaux de vase brisé qui jonchent le sol. Je ne vois le bout du tunnel. Mes nuits se font de plus en plus agitées. Envie de me foutre en l’air (encore) mais je ne peux pas. Pour mes amis, pour mes enfants et pour elle : Marylène, ma fille de vingt ans qui chaque jour vient, me supporte, me soutient. Paradoxe : une force nait en moi. Je tente de la garder, de l’étoffer, de la chérir car elle va être mon alliée, ma partenaire de vie. Et puis apprendre. Apprendre à dire aux gens que je les aime, apprendre à ne plus plaire à autrui, apprendre à être soi, apprendre à faire les choses dans l’ordre, apprendre à vivre. Ne plus croire en l’amour, en une vie de couple. Ne plus souffrir. Ne plus être abandonnée, non plus.

Les analyses du Docteur Q et de la psychologue se complètent. Mon fonctionnement de vie s’explique (pour eux) par une construction psycho-affective défaillante, bancale. Un schéma que j’ai reproduit jusqu’alors car ma seule référence. Chaque jour je le déconstruis pour en créer un autre, plus sain. Quelle labeur, mais ça vaut le coup il paraît. Ils me poussent à poursuivre mon travail d’écriture : écrire à ma mère, à lui, à moi-même dans mes carnets. Peu importe la réception de mes mots par ma génitrice, par lui. Ils seront libres de les lire, ou pas, de les brûler, de les garder, de les contredire, de s’en servir contre moi : je m’en fous cela ne m’appartient plus. Je dois me libérer, verbaliser et cesser cette culpabilité d’exister qui me bouffe, me ronge depuis mon plus jeune âge. Oui, je m’excuse d’être en vie, je m’excuse d’être venue déranger les études de ma mère, je culpabilise de cette issue donnée au mariage. Me défaire du schéma sur lequel je me suis construite : la culpabilité d’exister et de vivre. Les mots sont violents. Ils me font chialer, ils me brûlent, me donnent l’envie de gerber, mais ils sont la réalité, et les contes de fées c’est pour Disney, par pour la vraie vie. Quant à la rupture de mon couple, je ne me sens plus coupable à 200%. Pourquoi ? Un couple c’est deux personnes, et lui a cette responsabilité de m’avoir laissée mal agir, d’avoir laissé glisser… Se retrancher, se victimiser sous le prétexte qu’il était aveuglé par l’amour est trop simple, enfantin. Un couple c’est deux ! Cette “expérience” m’ouvre les yeux sur une réalité que je ne soupçonnais pas, mais je suis un funambule sur le fil de la vie, avec la crainte de tomber dans le vide, de ne pas tenir sur le fil. Je suis moins festive, je fatigue vite, j’ai peur de ce que je deviens. Normal me dira le Docteur Q : je ne suis plus dans ma zone de confort, zone malveillante par ailleurs. Je nais, j’apprends tel un enfant à appréhender le monde, à me construire, à m’aimer. Là va être le travail des semaines, des mois à venir me dira-t-il. Aimez-vous, faîtes-vous confiance, prenez confiance en vous. Ce manque de confiance qui est maladif, qui m’érode, me pourrit. Vaste chantier me lancera-t-il non sans humour.

Cette vie en vase clos se résume à café, clops, rami, crises de fou-rire, larmes d’émotions, échanges, rencontres plus ou moins heureuses, repas partagés, ou pas. Prendre Mathilde dans mes bras pour qu’elle lâche des larmes trop longtemps retenues, l’entourer d’amour, parler avec elle de tout et de rien, entretenir notre amitié, notre connivence. Nous nous faisons des cadeaux, des petits mots d’amour matérialisés comme aime à dire Marie. Nous nous parlons avec les yeux. Nous sommes proches, comme nous sommes proches de Jeff : un homme de qualité, de valeur. Il est notre ami, notre soleil avec son accent chantant. Il pourrait être mon meilleur ami, mon confident, mais la place est déjà prise par Thomas. Et puis Claudine, Faty, Nathalie, l’italien, Eric des patients attachants. Des patients qui ont un parcours plus compliqué, des vies difficiles (à mon sens). Des humains en mal-être, touchants, qui content leur vécu, et je chiale. Je pleure d’émotions, je culpabilise de mon “si peu” qui m’a mené ici. Tous me diront, sans exception, que je ne dois absolument pas culpabiliser, mais surtout que je dois garder en tête que je suis une femme extraordinaire, pétillante, magnétique, intelligente qui n’a qu’un droit : être heureuse. Et puis le personnel soignant : des gens formidables, bienveillants, humains. Tous ont une place, tous ont contribué à mon changement, à ma remise sur pieds, même si je suis sur un fil.

Fin de la première semaine de ce mois de novembre 2018. Les larmes coulent sur mon visage creusé. Pleurs d’émotions. Touchée par les marques d’affection qui me sont offertes, parce que je prends conscience que je ne suis plus la même, parce que certains vont me manquer, parce que dehors j’ai des amis en or, parce que j’ai peur de ma sortie qui ne va pas tarder, parce que je voudrais me mettre à nue entièrement, parce que ses trois mots que lui m’a balancé en pleine gueule sont incrustés dans ma peau, dans ma chair, dans mon être et que ça fait mal : moche, grosse et haineuse (trois mots qui ont remplacé trois mots d’amour), parce que j’arrive enfin à me regarder dans un miroir (dans tous les sens du terme), parce que j’ai peur de la vie, parce que Mathilde est une femme exceptionnelle, parce que je ne sais pas où je vais, parce que Marylene et Malizzia sont extraordinaires, parce que je me sens aimée, parce que j’ai posé mes valises et j’ai tout déballé, parce que je ne me mens plus, parce que mes enfants me manquent, parce que je deviens B, parce que les parents d’élèves prennent de mes nouvelles, parce que la maison est vendue, parce que j’approche de mes 46 printemps, parce que je suis une hypersensible, parce que j’existe, parce que je veux croire en un avenir, parce que la force s’intensifie chaque jour, parce que je ne suis pas si mauvaise, parce que je commence à me plaire et à vivre.

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