… de cette amie extraordinaire : Mathilde

Signer son entrée en clinique psychiatrique n’est pas un acte facile. Ravagée par dix jours de pleurs, de honte, je ressemble plus à un zombi de Walking Dead qu’à Bree Van de Camp. L’installation dans ma chambre individuelle, qui va me coûter un bras, voire deux, est digne d’une incarcération, même si je n’ai jamais vécu une telle expérience. Ne pas se lier avec les autres patients, je ne me sens à ma place. Je me tiens en retrait, j’observe. Puis un soir, je la remarque, elle. Petit bout de femme qui a fait tomber sa béquille dans le jardin du dessous. Elle rit aux éclats, et sans m’en apercevoir je m’esclaffe. On échange un regard et nous partons dans un fou-rire. Nos regards en disent long. Coup de foudre amical.

Cette nana me séduit par sa douce voix, ses yeux magnifiquement maquillés, son sens de l’humour, son regard juste sur la vie. Au fil des jours nous partageons de plus en plus de temps : nous nous peinturons les ongles, nous discutons littérature, musique, psychologie, nous échangeons sur nos parcours de vie, nous nous livrons nos émotions. Tout est joie, simple, limpide entre nous. Nos paroles se libèrent. Nous nous avouons notre coup de foudre amical. Au fil des jours, notre relation devient amitié sincère, pure. Des heures à parler de nos épreuves de vie, de notre regard sur nous-mêmes, de nos envies futures, de nos blessures, de nos doutes et tout cela sans mensonge, sans filtre. La confiance est totale et aveugle.

Nous vivons quelques grands et mémorables fous-rire, des crises de pleurs de joie et de peine. Inséparables. Nous devenons les DuponD-DuponT de la clinique. Mais comment expliquer un belle tendresse, un tel attachement réciproque, une telle confiance ? Ce que nous créons ici, nous aurait pris des années à l’extérieur. Mathilde me comprend, ne juge pas. Sa vie l’empêche de juger. Cette femme est une petite boule de souffrances tant physiques que psychiques. Mais elle est là, debout. Jamais une plainte. Elle est une force de la nature qui prône cependant le droit de mourir. Elle a les mots, l’analyse. Une femme intelligente. Avec elle la communication prend tout son sens : écoute active et partage. Les confidences sont plus profondes, plus intimes. Nous savourons, nous pleurons aussi, mais surtout nous ouvrons notre jardin secret mutuellement. Nous verbalisons tous nos maux, même ceux cachés à nos proches. Nous analysons nos parcours, nos blessures et nous déverrouillons des cadenas que nous avons posés sur notre intimité.

Au fil des semaines, notre amitié devient un amour inconditionnel. Amour comme si nous étions deux âmes soeurs. Pas de désir charnel entre nous. Désir de partage, de discussions, d’échanges, de rire, de vivre. Elle est ma béquille, je suis sa deuxième béquille. Elle est de ces femmes rares : intelligente, vive, bienveillante. Elle est aussi un sac de noeuds de souffrance et de culpabilité. Elle ne pleure jamais. Elle pleurera quelques fois dans mes bras, en sera même surprise. Son parcours de vie n’est que excès en tout genre, déceptions, souffrances, mais amour aussi. Mathilde aime, Mathilde c’est une boule d’amour. Sa vie n’est que rendez-vous manqués, mais elle a décidé à l’aube de ses trente six ans de se remettre sur pieds, de croquer la vie, c’est pour ça qu’elle est dans ce lieu. Se débarrasser de ses démons pour enfin vivre, pour enfin être la fierté de sa mère, de sa soeur, de son amour. Elle ne lésine pas sur les efforts, même si parfois elle n’a qu’une envie : tout lâcher.

Après mon départ, nous continuons à nous appeler, à nous voir. Pas un jour sans se parler. Notre relation grandit chaque jour. Elle est là pour moi, je suis là pour elle. La question ne se pose pas. Au son de sa voix, au son de ma voix, nous savons si nous allons bien ou pas. Mat quitte la clinique deux semaines après moi.. il nous sera plus difficile de nous voir, mais nous tiendrons le rythme. Je viendrais à Mouans pour partager de jolies journées avec elle. Elle viendra à Nice aussi. Elle entre dans mon cercle d’amis. Elle passera des jours à la maison. Elle sera de mon déménagement. Elle sera de mes soirées folles. Elle sera le témoin de mon évolution, de mes coups de blues, de mes coups de gueule, de mes doutes. Je serais là aussi pour elle. Les mots manquent pour définir ce lien que nous avons créé en clinique psychiatrique.

Elle est mon évidence. Je suis son évidence.

Nous partageons quatre jours de folie en mai. Je dois m’en aller à Berlin alors elle décide de venir passer quelques jours à la maison avant. Quatre jours où nous avons vécu toutes les émotions possibles, où elle sera le témoin de mes états d’âmes, où je serais le témoin de sa joie de vivre, de ses projets pour les mois à venir. Nous mettons tout cela sur papier. Nous passons nos soirées à analyser notre rencontre, notre amour réciproque, nos choix de vie pas encore vraiment définis. Quatre jours qui prennent fin, avec un mot qu’elle me laisse sur mon frigo pour me dire oh combien elle est heureuse d’être dans ma vie, et moi dans la sienne. C’était un certain 13 mai…

16 mai 2019. Jeudi. Eu Mathilde au téléphone le matin. Elle a rendez-vous à Nice. Moi chez le psy. On se téléphonera après. On échange des textos. Comme chaque jour. 14 heures, elle m’envoie un texto “Belle comment vas-tu?”. Je suis épuisée, je décide de lui répondre plus tard, après ma sieste. Réponse vers 16 heures. Je n’aurais plus jamais de réponse. Je m’inquiète. Je la harcèle, en vain. Pas de réponse. Je dois préparer mon départ pour Berlin. J’ai une boule au ventre. Je me sens pas bien du tout. Je ne veux inquiéter personne mais finis par contacter sa soeur à onze heures du soir. Réveil difficile, envoyer encore un texto. Pas de réponse. Prendre le tram. Aller à l’aéroport. S’angoisser mine de rien. Prévenir une amie à elle. Arriver à Berlin. Faire part de mon inquiétude à Thomas. Et puis, le message. Mathilde n’est plus. Elle a pris un aller simple pour le paradis. Je m’effondre. Je pleure. Je ne réalise pas. Je culpabilise. J’aurais du répondre à 14 heures. Je suis impuissante. J’ai mal. Comment vais-je vivre sans elle ? Pourquoi ? Ce n’est pas possible. Réveillez-moi. Je pleure. Je chiale. J’ai mal.

Rentrer de Berlin. Echanger avec sa maman, sa soeur, ses amies. Préparer un discours pour son dernier envol. Aller au reposoir. La voir pour la dernière fois. Petite conne que j’aime. Pleurer. S’effondrer. Garder la dignité quand même. Souffrir en silence. Attendre son appel le matin et le soir. Relire nos échanges. Etre perdue. Ne plus avoir de repères. Continuer à vivre pourtant. Essayer de comprendre. Admettre l’absence. Boire pour oublier mais pas trop. Se promettre de vivre pour elle. Continuer à vivre. Jeter les mots sur un papier pour un dernier témoignage. Ne pas y arriver. Avoir la haine.

Presque six mois que Mathilde n’est plus. Pas un jour sans penser à elle, pas un jour sans me souvenir d’elle, pas un jour sans avoir l’envie de l’appeler pour lui conter mes journées. Pas un jour sans elle. Apprendre à vivre sans elle. Avoir son portrait sur moi, accroché au dessus de mon bureau. Mathilde, l’amie prodigieuse. Et puis, un après-midi sans crier gare elle est venue à moi. Non je ne suis pas folle. Elle était là, présente. Elle m’a pris la main, m’a emmenée au-dessus d’un lac, elle m’a parlée. Cela n’a pas duré longtemps, mais elle était là. Elle m’a susurré à l’oreille des mots doux que je garde pour moi. Elle est mon ange. Mais putain elle me manque.

One Comment

  • CASSISA Eric

    C’est une chance d’avoir connu une amitié aussi pure qu’un diamant brut. Cette chance n’est donnée qu’aux gens qui ont l’intelligence du cœur.

    Je comprends l’immense culpabilité qui se mélange à la douleur et la peine.
    Témoignage très fort.

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