… de ce dimanche soir dans tous ses états (lettre à Mathilde)

Dimanche 10 mai 2020. Fin du confinement : 23h59. Ciel gris. Atmosphère pluvieuse. Un dimanche soir. C’est peut-être un détail pour vous. Mais pour moi ça veut dire beaucoup.

Mon amie, Ma DuponD, Ma Diam’s,

Dimanche soir nous sommes. Dimanche 10 mai. Cela ne te dit rien ? Outre cette chanson de Grand Corps Malade que nous aimions écouter toutes deux, les yeux plus ou moins humides. 10 Mai. Cette date ne te dit rien non plus ? C’était un vendredi, en 2019. Tu as pris ta plume, alignés des mots sur une feuille blanche, tu as posé le tout sur mon frigo. Je n’ai rien vu sur le moment. Faut dire que tu as été douée. Nous sommes parties toutes deux de mon domicile, toi pour retourner à Mougins, moi pour me rendre à la clinique. J’étais grave en retard car nous avions traînassé, car la veille nous avions trop bu, car nous avions passé la nuit à refaire le monde comme nous aimions tant le faire.

Cette lettre je l’ai découverte dans la soirée. Je t’ai appelée en te demandant si tu étais fière de toi. Tu avais réussi à me faire chialer, par tes mots et ta syntaxe, mais surtout je savais combien il t’était difficile d’écrire “à la main”. Cela te demandait un effort, de la concentration. J’étais émue, et ce mot là je l’ai gardé sur mon frigo. Là où tu l’avais posé. C’était voici un an.

Un an. Quelques jours plus tard tu décidais de devenir un ange parmi les anges. 6 jours après pour être exacte. Je ne t’écrirais pas pour ton anniversaire de départ, comme je ne t’ai pas écrit pour ton anniversaire en avril. Je ne peux pas. Mais ce soir, oui je peux t’écrire. Je te réponds à ta lettre. Désolée pour le retard, mais ça va te faire un peu de lecture, et puis je vais te conter ce que tu as loupé (ou pas), ici bas sur terre, ma chère amie.

Tu as loupé les festivals de musique cet été, dont Grand Corps Malade où nous nous étions promis d’aller. Tu as raté mon deuxième déménagement, mais cela t’a épargné des cartons, du tri mais aussi des fou-rires, des bières et des pizzas. Tu as loupé les soirées folles, mes états d’âme un peu décousus par moment. Tu as loupé la rencontre avec deux soeurs formidables qui t’auraient fait pleurer de rire, j’en suis certaine. Tu as loupé mon compte rendu de Berlin, du Canada et de Marrakech. Tu as loupé les anecdotes du CPJ. Tu as loupé mes deux séparations amicales. Je ne parlerai pas de rupture puisque j’ai enfin lu le livre que tu m’avais conseillé “Réussir la séparation”. Merci à toi. Et puis, tu as loupé le virus qui répond au nom de Corona (pas la bière, je t’entends déjà), que l’on appelle maintenant Covid.

Par sa faute, au virus hein, nous voilà confinés depuis 6 semaines. Plus de contacts avec l’extérieur, la psychose, la peur, les ragots, les fake news, les politiques qui disent tout et son contraire. L’effet confinement, inutile que je t’en parle. Je te fais confiance tu imagines les dégâts sur les gens (ou pas), le retour de certaines personnes, la frustration de ne pas pouvoir sortir. Je sais, tu vas me dire “Belle, on interdit aux gens de sortir, ils veulent sortir. Ils peuvent sortir, ils restent le week-end avachis dans leur canapé. Les gens sont cons”

Bref, notre gouvernement nous a autorisé, en ce dimanche 10 mai, toutes sorties dès demain mais avec précaution, en respectant les gestes barrières, et en portant un masque. Tu imagines bien que cela me plait. Toi, tu m’aurais dit “Rien à battre, je continue à me maquiller les lèvres, non mais”. Nous serions parties toutes deux dans un débat qui oscillerait entre auto-dérision, réflexions plus intellectuelles, et humour, voire humour noir. La nuit aurait été blanche. Notre amitié était cela : humour, intellect, discussions, philosophie, pleurs, larmes, rires, partages….

Il est 19h45. Dimanche soir. Les larmes coulent doucement. Des larmes de manque de toi. Des larmes de souvenirs doux qui me reviennent, comme souvent, mais là je prends le temps de prendre le temps. Play list “Mathilde” dans les oreilles : de Grand Corps Malade à Maria Callas, de Diam’s à Carmen. J’ai le vague à l’âme. Les gens sont heureux de retrouver une semi-liberté demain. Moi, je suis contente, naturellement. Pas utile non plus de fêter cela. Ce 10 mai, je veux le garder comme date de notre dernière journée, de nos derniers bisous échangés pour se dire au-revoir. On peut plus se faire la bise au fait, à cause du virus. Ce 10 mai, je pense que tu avais déjà en tête de partir au paradis des anges. Ton déconfinement à toi. Tu nous as rien dit. Pas de déclaration publique. Tu me manques ma Mathilde. Pas un jour sans penser à toi.

Alors ma petite conne d’amour, j’espère que tu es bien là-haut, que tu n’oublies pas ceux qui sont ici et qui t’aiment, car je ne suis pas seule. Ma petite conne d’amour, prends soin de toi. Et puis, ma petite conne d’amour sache que je vais beaucoup mieux, vraiment. Je t’aime fort, et ce dimanche 10 mai 2020 n’est pas, pour moi, une date historique rapport au virus, il est simplement une journée qui me rappelle plus fortement le poids de ton absence, mais surtout la chance que j’ai eu de te connaître.

Ma chérie, ma DuponD, ma Diam’s, ma Jumelle, ma Petite Conne : tu manques.

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